En Normandie, des élus de communes rurales ont signé
des arrêtés visant à empêcher la culture
des plantes génétiquement modifiées. Saint-Aignan-de-
Cramesnil (Calvados), de notre envoyée spéciale
Robert
Delente, maire d'une commune rurale de la plaine de Caen,
considère que son devoir est de "protéger
le village contre un danger à [son] avis réel".
Il a donc interdit, par arrêté municipal, la
culture de plantes génétiquement modifiées
à Saint-Aignan-de- Crasmesnil (500 habitants). Comme
plus d'un millier de maires en France. L'élu s'explique
: "Si les choses tournent mal, on pourra se retourner
contre moi. Je ne veux pas laisser faire quelque chose qui
ressemble à l'amiante, au nucléaire, à
la vache folle." Pascal Vauquelin et Emmanuel Frimout,
deux jeunes céréaliers, lui ont demandé
de protéger leurs champs. "Si les OGM sont autorisés,
il sera très difficile de ne pas en faire. Les semences
et les champs seront contaminés", estime Pascal.
TENIR TÊTE AU PRÉFET
A la frontière du pays d'Auge, Jean-Yves Lorin, maire
de Touffréville (300 habitants), a pris la même
décision. Comme son collègue, il a tenu tête
au préfet, qui leur ordonnait d'annuler ces arrêtés.
M.Lorin garde en mémoire une affaire de décharge
publique qui a longtemps empoisonné la vie du village.
"L'administration n'a jamais fait respecter la réglementation.
Que les pouvoirs publics ne me demandent pas de leur faire
confiance. Nous avons constaté leur défaillance
dans d'autres affaires", lance le maire.
Les rapports des scientifiques ou les assurances des ministres
sur l'absence de danger des OGM ne convainquent pas. Dans
le Calvados, quelque 70maires ont pris une initiative comparable
(arrêté ou délibération).
C'est la Confédération paysanne qui a lancé
cette campagne auprès des élus locaux, même
si certains maires l'avaient devancée : 33000 courriers
ont été envoyés aux maires ruraux ; 1300
ont fait connaître leur opposition à la culture
d'OGM, selon le collectif anti-OGM de syndicats agricoles
et d'associations de défense de l'environnement qui
coordonne la campagne. "Aucun critère géographique
ou socio-économique n'est déterminant",
constate Mireille Ferri, d'Agir pour l'environnement, la coordinatrice
de cette campagne. Derrière le Calvados, viennent la
Charente, la Drôme, les Pyrénées-Atlantiques,
la Manche, la Sarthe
Toutes les tendances politiques
sont représentées, même si le rôle
moteur du syndicat de José Bové a pu décourager
certains élus.
Les motivations varient également. On retrouve, selon
les cas, le militantisme anti-OGM, la volonté de préserver
l'agriculture biologique ou conventionnelle, celle de faire
respecter le pouvoir de police du maire ou de dégager
sa responsabilité pour le futur.
Beaucoup d'édiles ont été choqués
d'apprendre que certains élus avaient découvert
la présence d'essais sur les OGM dans leur commune
plusieurs mois après leur début. Le maire de
Retonfey (Moselle), Christian Petit, l'a découverte
dans la presse. "La loi doit être modifiée
afin que le maire puisse donner son avis, et éventuellement
s'y opposer. Dans dix ans, on me dira peut-être que
je me suis affolé pour rien, ou que je n'en ai pas
fait assez. Mais je refuse d'être mis devant le fait
accompli", témoigne cet élu.
Le maire de Blagnac (Haute-Garonne), Robert Keller, a vécu
le même épisode : "Le plus agaçant,
c'est que nous sommes tenus d'en informer le public, alors
que nous-mêmes ne sommes pas informés. Cette
méthode jette la suspicion sur des essais que je considère
pourtant comme nécessaires." Aujourd'hui, beaucoup
des arrêtés et délibérations ont
été retirés par les maires ou condamnés
par les tribunaux administratifs : les maires ne peuvent prendre
des décisions contraires à un texte qui leur
est juridiquement supérieur. Or les essais d'OGM sont
autorisés par le ministère de l'agriculture.
La réaction des préfets a varié selon
les départements et même selon les sous-préfectures.
La préfecture du Calvados assure n'avoir reçu
"aucune directive" du ministère, seulement
un "conseil juridique".
Souvent, les arrêtés ont été remplacés
par des vux, qui n'ont pas de portée juridique.
Les élus ne désarment pas. Dans le Calvados,
Jean-Yves Lorin et Robert Delente prendront de nouveaux arrêtés
dans quelques semaines. Dans la Sarthe, le collectif Stop
OGM72 est le pionnier de cet "aïkido juridique",
explique Joël Bellenfant, juriste de l'association. "Les
nouveaux arrêtés seront partiels mais très
motivés, ils couvriront un rayon de 4 kilomètres,
où la pollution par pollinisation des OGM est avérée",
poursuit-il.
Les maires des communes rurales seront à nouveau sollicités
par le collectif anti-OGM dans les semaines à venir.
Les opposants aux cultures transgéniques tentent en
effet de mobiliser au moment où une réglementation
sur l'étiquetage et la traçabilité des
OGM a été adoptée par les Quinze. Ces
règlements, qui doivent encore être votés
par le Parlement européen, rendent possible, selon
la Commission européenne, la levée du moratoire
sur les cultures d'OGM. Reste qu'aujourd'hui la présence
d'OGM en France est toujours embryonnaire. Quatre nouvelles
demandes d'essais seulement ont été déposées
cette année.
Gaëlle Dupont
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