Le long voyage d'un pollen transgénique
Le Figaro - 30 novembre 2001

OGM Au Mexique, du maïs modifié aurait parcouru cent kilomètres
Fabrice Nodé-Langlois

L'étude parue hier dans l'hebdomadaire Nature est du pain béni pour les écologistes et les opposants aux organismes génétiquement modifiés (OGM). Des gènes de bactérie ajoutés dans des variétés de maïs par les semenciers comme Novartis ou Monsanto pour les rendre résistantes aux insectes ravageurs ont été retrouvés dans des grains de maïs traditionnels au Mexique. Que les gènes d'une variété se retrouvent dans une variété apparentée, par pollinisation, n'est en rien surprenant ni nouveau.

Mais dans le cas présent, les plants de maïs fécondés par des pollens transgéniques se trouvaient à cent kilomètres des rares cultures transgéniques autorisées les plus proches. Les variétés traditionnelles étudiées poussent dans des parcelles isolées, dans la province d'Oaxaca, au sud du Mexique. " C'était difficile de croire, au départ, que des plantes d'une région aussi reculée pouvaient présenter des résultats positifs aux analyses ", commente David Quist, de l'Université de Californie, Berkeley, coauteur de l'étude avec le chercheur mexicain Ignacio Chapela.

Pourtant, la méthode classique d'analyse, classique, employée par les deux scientifiques, ne souffre pas de contestation, selon Pierre-Henri Gouyon (CNRS-université Paris-Sud, Orsay), l'un des meilleurs spécialistes des OGM en France. Les analyses ont été conduites dans deux laboratoires mexicains et un aux Etats-Unis, et confirmés par une étude commandée par le gouvernement mexicain. Il n'y a pas de doute, les séquences génétiques identifiées dans les grains de maïs traditionnel d'Oaxaca appartiennent bien à des gènes ajoutés artificiellement par les grands semenciers dans leurs variétés transgéntiques. Quist et Chapela ne sont pas capables, en revanche, de déterminer l'origine exacte de ces gènes étrangers.

Le résultat est d'autant plus étonnant qu'un moratoire sur le maïs transgénique a été décrété par les autorités mexicaines en 1998. La présence des transgènes sur les coteaux d'Oaxaca signifie donc qu' " il y a énormément d'échanges génétiques entre variétés, et que les transgènes persistent à travers les générations ", déduit Pierre-Henri Gouyon, " ou qu'il y a des cultures illégales ". Une explication n'étant pas exclusive de l'autre.

En France et en Europe, le risque de dissémination de gènes de maïs transgéniques à d'autres variétés ou espèces végétales cultivées ou sauvages sont nuls, pour la bonne raison que le maïs n'a pas de cousin sur notre continent. " Mais le cas du Mexique est très important ", souligne Pierre-Henri Gouyon. C'est en effet la contrée d'origine du maïs d'où ont été exportées toutes les variétés cultivées dans le monde. C'est aussi le seul pays où subsistent encre des variétés apparentées, ou des espèces cousines comme le téosinte. Ces variétés servent de " ressources génétiques pour améliorer les variétés de culture, par sélection naturelle ou croisement. Et si cette diversité génétique était réduite, ce serait grave ", avertit le spécialiste français.

Pas du tout, rétorque Val Giddings, de la Biotechnology Industry Oranization, une association américaine de semenciers, cité par l'agence Associated Press. Les gènes étrangers dans les variétés d'Oaxaca ne menacent pas la biodiversité, puisqu'ils aident les plantes à survivre, en les faisant produire leur propre insecticide, par exemple. Un trangène n'est pas mauvais en soi, concède Pierre-Henri Gouyon. Mais s'il " envahit les populations traditionnelles, il le fait au détriment d'autres gènes " qui peuvent avoir leur propre utilité. Le plus inquiétant, à son sens, c'est que l'homme " n'a pas de maîtrise sur le processus de dissémination une fois qu'il est enclenché ". Et à l'heure de la mondilisation, raisonner à l'échelle nationale ou continentale n'a pas de sens. Des semences de maïs transgéniques autorisées en Europe, parce que jugées sans risque pour l'environnement local, finiraient par atterrir sur le sol mexicain.

Les gènes étrangers retrouvés dans quelques graines de maïs d'Oaxaca vont-ils persister sur plusieurs générations de plantes ? Vont-ils s'imposer à l'ensemble de la variété ou disparaître ? D'autres études seront nécessaires pour répondre. David Quist, de Berkeley, a déjà forgé sa conviction : " Les avantges des semences transgéniques ne contrebalancent pas les risques qu'ils font peser sur la sécurité alimentaire. "

 

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