Les OGM, entre enjeux économiques et menaces sur l'environnement
Le Monde - 30 octobre 2002


"La question de la responsabilité n'est pas résolue", entretien avec Guy Riba, directeur scientifique en plantes et produits du végétal à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA)

Peut-on aujourd'hui être certain de l'innocuité à long terme des OGM dans notre alimentation ?

Aucune donnée ne permet à ce jour de penser que les produits transgéniques posent un problème de santé publique. Chaque jour, près de trois milliards d'individus consomment des aliments contenant au moins un ingrédient dérivé d'une plante transgénique… Aucun problème de santé n'est évoqué. Il n'y a pour l'instant aucune raison qui permette de penser que la consommation d'OGM posera à long terme un problème de santé spécifiquement induit par la transgénèse. Ceci n'est pas incompatible avec la nécessité de maintenir l'ensemble des instances d'évaluation et d'exiger de la transparence. Il est normal et légitime que le consommateur soit informé, mais cette information n'est pas liée à un hypothétique risque…Si un jour il y a un danger, alors l'aliment en cause doit être immédiatement et totalement supprimé.

Est-il possible de faire cohabiter agricultures avec OGM, conventionnelle et biologique sans risque de "pollution" ?

A partir de 5 mètres de la périphérie d'un champ, les risques de pollinisation par des flux de pollen sont inférieurs à quelque 3 %. Pour autant, il est impossible de concevoir un système de production totalement hermétique. Il y aura donc toujours quelques mètres carrés d'un champ conventionnel ou "bio" contaminés par un champ OGM voisin, de même que ce champ transgénique sera lui-même contaminé par les champs limitrophes. Sauf situation exceptionnelle identifiable a priori ou a posteriori, ces contaminations resteront mineures. Les autres sources de contamination proviennent des repousses à partir de graines délaissées au sol (dans le cas du colza, ces graines peuvent survivre plusieurs années) ou bien tombées des remorques ou restées dans le fond des silos. Il est donc impossible d'imaginer une séparation totale entre cultures conventionnelles, transgéniques et biologiques. Et indispensable que des exigences de moyens soient édictées pour chaque type de production et que des seuils de tolérance soient définis. Cela est parfaitement possible, y compris pour le "bio".

De nombreuses inventions et découvertes ont semblé révolutionnaires un temps puis se sont révélées mortelles après des dizaines d'années d'exploitation (DDT, amiante...). Ne doit-on pas craindre la même chose des OGM ?

Non, car dès le début on savait que le DDT (neurotoxique) posait des problèmes de santé publique. Malgré tout, le risque a été pris parce que les gens mouraient par dizaines de millions de la malaria... Or le DDT a sauvé bien plus de vies qu'il n'en a supprimées. Il est normal aujourd'hui qu'il soit interdit et remplacé par des molécules au spectre toxémique plus sûr.

En matière de recherche, pourquoi faire de la culture OGM à ciel ouvert ?

Les essais en plein champ doivent être conduits avec parcimonie, précaution et transparence. Les anti-OGM ont évoqué le risque d'hybridation entre colza trangénique et ravenelle. Des essais de laboratoires et en serre ont montré qu'en conditions forcées, des échanges génétiques avaient lieu entre ces espèces. Pour connaître la réalité de ces phénomènes dans la nature et évaluer la capacité de ces plantes hybrides à surmonter la compétition avec colzas ou ravenelles sauvages et à résister aux conditions de l'environnement, il faut réaliser des études en plein champ en conditions naturelles. C'est au nom des connaissances que l'on nous demande d'acquérir et seulement dans les cas où l'on ne peut faire autrement que les essais OGM sont conduits.

Le maintien du moratoire européen aura-t-il des conséquences sur la recherche ?

Le maintien du moratoire n'aura pas d'impact direct sur la recherche. Néanmoins, il est regrettable de constater qu'il y a une confusion entre génomique et OGM. La génomique peut servir à concevoir des OGM, mais elle sert surtout à accélérer l'amélioration classique des plantes pour faire des variétés conventionnelles plus efficaces et plus précises.

Les différents scandales alimentaires qui ont frappé l'Europe ces dernières années sont pour beaucoup dans les craintes qu'inspirent les OGM. Si demain les plantes génétiquement modifiées sont à l'origine de nouveaux maux, qui serait responsable ?

La question de la responsabilité n'est pas tranchée, mais elle porte davantage sur le risque agronomique et économique que sur un risque de santé publique. Il est important et urgent que cette question soit tranchée car, en effet, c'est aujourd'hui un frein au développement des cultures OGM . Pour résoudre ce problème, il faut que des seuils de tolérance soient établis et que des prévisions de flux soient estimées à l'échelle de bassins de production. Des méthodes de traçabilité doivent également être mises en œuvre. Enfin, il faut que des techniques d'isolement des récoltes soient conçues. Autrement dit, cette question élargit le problème de la production au champ pour intégrer la collecte, le stockage et la distribution.

Pour le consommateur, en bout de chaîne, quel est l'intérêt de consommer des produits OGM ?

Aujourd'hui, les OGM ne présentent aucun intérêt pour le consommateur, mais qu'en sera-t-il demain avec de nouveaux produits ? C'est au nom du potentiel offert par les biotechnologies que la recherche publique s'organise pour acquérir des connaissances sur leurs avantages et leurs risques.

Propos recueillis par Eric Nunès

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