Après la publication de plusieurs études inquiétantes,
les pouvoirs publics recommandent un usage modéré des
téléphones mobiles.
A cause du manque de compréhension des phénomènes
physiques et biologiques en jeu, les chercheurs sont incapables
de dicter des recommandations précises.
Ne rendez pas votre téléphone portable, mais
sachez qu'il n'est pas sans risque. Pour la première
fois, les scientifiques sont en mesure d'afficher un message
clair. « Selon les dernières études épidémiologiques,
il semble y avoir une augmentation du risque de cancer du cerveau
chez les utilisateurs intensifs », assure Martine Hours,
présidente du conseil scientifique de la fondation de
recherche « santé et radiofréquences ».
La réaction des experts date du mois dernier. Attendus
depuis quelques années, les premiers résultats
de la grande enquête internationale Interphone ont été publiés
début décembre. Quelques jours après,
la fondation française sortait un communiqué pour
déconseiller aux parents l'achat de portables aux enfants
pour Noël. La semaine dernière, ce sont les pouvoirs
publics qui réagissaient : « L'hypothèse
d'un risque ne pouvant pas être complètement exclue,
une approche de précaution est justifiée. Aussi,
le ministère de la Santé, de la Jeunesse et des
Sports invite-t-il les familles et les parents à la
prudence. Il rappelle qu'il est conseillé un usage modéré du
téléphone mobile, notamment aux enfants ».
Les experts s'appuient sur l'enquête Interphone
car c'est la plus significative par sa « puissance
statistique ». Jamais une cohorte aussi importante
n'avait été étudiée pour cette
problématique. Chacun des 13 pays participants a étudié pendant
trois ans des groupes de patients atteints de tumeurs cérébrales.
Les épidémiologistes ont ciblé quatre
types de cancers avec 2.600 cas de gliomes, 1.100 neurinomes,
2.300 méningiomes et 400 tumeurs de la parotide.
Leurs pathologies ont été corrélées
avec leurs pratiques téléphoniques : intensité de
l'usage, durée des appels, ancienneté de
l'usage, utilisation de kits mains libres, et d'autres
paramètres comme le fait de vivre en ville ou à la
campagne, ou d'utiliser le téléphone en se
déplaçant. Un questionnaire similaire a été proposé à des
témoins « sains » du même âge.
On mesure ainsi la concordance entre l'apparition de tumeurs
et le niveau d'exposition aux radiofréquences de
la bande téléphonique. L'épidémiologie
utilise la notion de risque relatif : s'il est supérieur à 1,
le risque existe.
Utilisateurs normaux
L'étude complète Interphone n'a pas encore été publiée,
elle le sera en 2008, mais presque tous les pays ont publié leurs
résultats nationaux (voir tableau). Le risque relatif
est presque toujours inférieur à 1 pour les
utilisateurs normaux, quelle que soit la zone du cerveau
considérée. En revanche, plusieurs études
révèlent un risque supérieur pour
les utilisateurs intensifs. L'enquête israélienne
de Siegal Sadetzki a particulièrement marqué les
toxicologues car elle comporte la plus grande cohorte d'utilisateurs
intensifs. Plus de 402 cas bénins et 58 tumeurs
malignes ont été comparés à 1.266
personnes saines. Or la corrélation entre la zone
du cerveau touchée et le côté de la
tête utilisé pour téléphoner
s'avère plutôt inquiétante : « Les
chiffres montrent un excès de tumeur du côté du
téléphone. On note aussi un excès
dans les zones rurales, là où les téléphones
doivent émettre avec le plus de puissance pour trouver
les antennes relais » précise Martine Hours.
L'étude israélienne montre aussi que la pathologie
la plus courante est la tumeur de la parotide, la glande
la plus proche de la peau et du téléphone.
La méningite qui entoure le cerveau est moins touchée.
Contrairement aux associations qui militent pour des normes
strictes, les scientifiques sont pourtant encore loin de
réclamer des législations. Ils veulent d'abord
vérifier la pertinence d'Interphone avec l'étude
en cours des deux biais possibles. La sélection
des cohortes a pu biaiser les résultats car les
gens qui ont accepté l'enquête ont peut-être
un comportement différent des gens ayant refusé.
Les jeunes par exemple qui participent toujours moins à ces
travaux sont certainement de plus gros consommateurs. Leur
absence sous-estimerait alors les résultats. L'autre
biais d'information viendrait de la pertinence des réponses
des patients. Les malades ont par exemple tendance à grossir
leur exposition, ce qui surestime le risque.
Les enfants plus sensibles
Les chercheurs ne comprennent pas non plus comment les
radiofréquences peuvent avoir un effet tumoral
sur les cellules. Les expérimentations sur le
rat sont difficiles à mettre en oeuvre arguent-ils.
Cet animal est également un mauvais modèle
pour l'homme sur ce sujet puisque son cerveau est mûr à la
naissance. Or la principale inquiétude des chercheurs
concerne l'exposition des enfants, plus sensibles aux
ondes. Petits, leur crâne est plus mince et offre
donc moins de protection. Le volume relatif de leur cerveau
est aussi plus important que chez l'adulte. Or le nombre
d'enfants de moins de 10 ans équipés de
téléphone portable est en hausse.
A cause du manque de compréhension des phénomènes
physiques et biologiques en jeu, les chercheurs sont incapables
de dicter des recommandations précises : « nous
ne savons toujours pas si c'est la durée d'exposition
ou la dose qui compte », regrette Martine Hours.
Les travaux de génotoxicité ont pour l'instant
montré que les ondes n'influenceraient pas le génome
des cellules. D'où l'hypothèse des chercheurs
d'Interphone que les ondes seules ne sont pas actives mais
qu'elles agissent de concert avec d'autres pollutions,
chimiques surtout. C'est pourquoi la prochaine phase d'Interphone
se concentrera sur les populations doublement exposées
comme les employés de l'industrie.
En l'absence de preuves plus précises de la nocivité du
téléphone, les experts continuent de recommander
la prudence. D'autant plus que le risque jusqu'ici mesuré reste
faible. « Le risque relatif n'est jamais très
supérieur à 1, c'est léger par rapport
aux dangers du tabac ou de l'amiante qui dépassent
4. Mais le grand public doit être conscient de ce
risque comme des autres dont la vie est remplie. C'est à chacun
ensuite de faire ses choix de comportements », philosophe
Martine Hours.
MATTHIEU QUIRE