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Au moment où François Patriat, le député
PS de la Côte-d'Or nommé monsieur Chasse par
le gouvernement le 16 juillet, met la dernière main
à sa mission de conciliation sur les problèmes
de la chasse, le rapport du professeur Jean-Claude Lefeuvre,
rendu public fin septembre, fait l'objet d'un canardage sans
précédent de la part du monde cynégétique.
Il est vrai qu'il est fort embarrassant puisqu'il préconise
de ne pas déranger les oiseaux migrateurs du 31 janvier
au 1er octobre. Et inventorie douze espèces au statut
de conservation «défavorable», dont le
canard chipeau, la sarcelle d'été, le vanneau
huppé, la bécassine des marais et l'alouette
des champs.
La France est le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre
de chasseurs (1 430 000, dont 220 000 de gibier d'eau) et
dont les périodes de chasse sont les plus longues (de
la mi-juillet à la fin février, soit trois mois
de plus que dans le reste de l'Europe). Dans les fédérations
départementales des chasseurs, on a taxé le
rapport Lefeuvre de rapport «LPO» (Ligue de protection
des oiseaux, ndlr). Voilà cet éminent ornithologue,
directeur de l'Institut d'écologie et de gestion de
la biodiversité au Museum national d'histoire naturelle,
accusé de «tirer sur les chasseurs».
Comment expliquez-vous cette polémique sur certaines
des conclusions de votre rapport ?
Certains, notamment à la direction de l'Office national
de la chasse (ONC), mettent en cause la valeur scientifique
de certains passages. J'ai reçu au cours des auditions
deux fois plus de chasseurs que de protecteurs de la nature.
J'ai pris dans mon groupe de travail les meilleurs experts
de la faune sauvage : deux sont issus de l'université,
deux du CNRS, deux du Museum national d'histoire naturelle
et deux de l'Office national de la chasse. Le document qui
suscite la polémique est une annexe au chapitre sur
les migrations prénuptiales, signée de Jean-Dominique
Lebreton. Ce directeur de recherche au CNRS, membre du conseil
scientifique de l'ONC, est l'un des meilleurs modélisateurs
de la dynamique des populations de migrateurs à l'échelon
mondial. Son texte dit que si on analyse les données
recueillies par les baguages (posés sur les pattes
des sarcelles en Camargue, ndlr), on se rend compte que dès
le début du mois de janvier elles sont en migration
montante (du sud vers le nord, ndlr). C'est incontestable.
Cela ne plaît pas du tout parce que cela voudrait dire
que pour protéger ces migrateurs, il faudrait fermer
la chasse avant le 31 janvier ! Avant d'effectuer leur migration,
ces oiseaux ont besoin d'être relativement tranquilles
: le temps de se nourrir correctement pour se constituer un
matelas de graisse. Ces populations sont essentielles : les
premiers partis sont les premiers arrivés, ils ont
donc la possibilité de choisir les meilleurs sites
de nidification. Bref, ce sont ceux qui ont le plus de succès
reproducteur !
Matignon avait présenté votre mission comme
l'arbitrage scientifique «incontestable» sur le
calendrier de la reproduction et de la migration. Pourtant,
François Patriat, qui remet ces jours-ci son rapport
au gouvernement, semble peu enclin à suivre vos conclusions...
Je me suis gardé de faire allusion aux dates de fermeture
et d'ouverture de la chasse. C'est un débat que doivent
avoir les chasseurs, les protecteurs de la nature et les ministres.
Je me suis contenté de dire que, si on veut avoir une
gestion raisonnée des populations d'oiseaux migrateurs,
il s'avère qu'entre le 31 janvier et le 1er octobre
il serait judicieux de ne pas les déranger. A l'ONC,
ils pensaient que je n'irais pas jusque-là ; pourtant,
je leur avais montré les tableaux des migrations prénuptiales
et des périodes de reproduction. On nous a demandé
des données scientifiques, elles expriment un état
des connaissances et ne se manipulent pas. On ne va pas tordre
les chiffres pour qu'ils correspondent aux intérêts
des chasseurs. Si ces dates ne conviennent pas sur le plan
politique, il faudra assumer ce décalage. François
Patriat m'a dit que cela ne lui facilitait pas la tâche.
Je n'aurai pas d'états d'âme s'il ne reprend
pas exactement les dates qui ressortent du rapport : il y
a un effort pédagogique à faire auprès
des chasseurs. Mais après, qu'on ne vienne pas espèces
migratoires, et donc de la chasse. Il y a vingt-cinq ans,
les chercheurs ont pointé l'effondrement des populations
de lièvres et de perdrix, on a mis des années
à en tenir compte. Résultat : dans certaines
régions, on les chasse un à deux jours par an
!
Le cadre français et européen n'est-il pas
trop étroit pour étudier ces migrations ?
Ce rapport est un tableau de bord. Il confirme les données
qui sont à la base de la gestion des espèces
migratoires dans les autres pays d'Europe. En termes de recherche,
il ne faut pas seulement raisonner sur les populations qui
hivernent en France. Mais sur toute l'ère de distribution
des oiseaux : du palais arctique au secteur ouest africain.
J'arrive de Mauritanie, il y a deux millions de bécasseaux
qui hivernent sur le parc national du Banc d'Arguin et qui
sont passés par la France.
Vos passages sur la confusion au moment du tir ont fait
un carton auprès des chasseurs...
Le gros problème avec certains chasseurs, c'est que
lorsque des données scientifiques ne leur plaisent
pas, leur riposte, c'est l'insulte. C'est inadmissible. Dans
le rapport, on dit qu'ils se trompent souvent et on le montre
avec l'oiseau mort entre les mains. Il y a une passée
d'oiseaux, il fait nuit : comment être sûr à
100 % que le canard que vous allez tirer est bien celui que
vous pensez ? Il y a un pourcentage de chasseurs remarquables,
aussi bons que des naturalistes. Mais le manque de culture,
c'est un phénomène français, celui d'une
société urbaine. D'où la nécessité
d'ouvrir de plus en plus la campagne. Les chasseurs ne sont
pas les seuls gestionnaires de la nature.
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