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Un magazine montrait récemment le ministre délégué
à la ville, M. Bartolone, assis dans un kart, nous
expliquant d'un air enjoué que le gouvernement se préoccupe
des banlieues. On le croit volontiers. Mais la pose surprend
: à supposer que le kart présente une solution
d'avenir, il offre d'abord du bruit. Les jeunes y trouvent
sans doute leur compte, les voisins nettement moins. Personne
ne s'arrête à ces détails : le droit au
silence n'est qu'un droit modeste, à peine officiel,
et même souvent reçu comme intempestif. Constat
de grincheux ? Pas seulement.
Dans l'interview qu'illustrait la photo, le ministre ne consacrait
pas un mot au sujet : le bruit fait partie du décor.
Le commun des mortels s'y plaît ou se résigne
; les privilégiés s'en protègent. Le
mal ne frappe pas tout le monde, mais la plupart en souffrent.
Il n'existe pas de sanctuaire. On bâtit, on creuse,
on roule, on produit partout. Pour peu que la situation s'aggrave,
les sensibles de l'ouïe devront vivre au fond des forêts,
les rêveurs en boules Quiès et les sages en exil.
Car l'individualiste moderne est un animal sonore. Il taille
ses haies quand ça lui chante, joue du clairon la fenêtre
ouverte, rit sans retenue et parle haut. Le repos des malades
lui importe peu. Le sommeil des travailleurs l'indiffère.
La quiétude des squares, les dimanches sabotés
par les tronçonneuses, il s'assied dessus. Chacun enpâtit,
sans vraiment réagir - le tapage, nocturne ou pas,
figure parmi les incivilités de routine.
On pouvait lire, naguère, dans les trains de grandes
lignes. Désormais, c'est une gageure : une sono promeut
les menus du buffet, les Walkman grésillent, les jeux
électroniques bipent, la sonnerie des portables nous
saute aux oreilles ; un caquetage s'ensuit, d'autres le parasitent,
les voix se croisent, le volume augmente. Réfléchir,
pas facile. Dormir, impossible. Les voyages en train ne sont
plus des voyages, ce sont des gueuloirs.
Le bouledogue du voisin aboie du matin au soir et du soir
au matin. Qui va se plaindre ? Ce serait inconvenant, un empiétement
sur la vie d'autrui. La pudeur nous retient. On maudit les
maîtres, on lance des injures à la bête,
mais on se tait : ce n'est pas elle qui se couche, c'est nous.
Voilà une scène familière : une nuée
d'ouvriers construit un immeuble dans la rue. Ils ont dressé
une grue sous mes fenêtres, un bulldozer remue le sol,
des perceuses forent le béton, des scies coupent l'acier,
le chantier dure depuis six mois. Lorsque le bâtiment
sera construit, un autre commencera plus loin. Tant mieux,
l'immobilier repart. Le battement implacable des marteaux-piqueurs
signifie des logements neufs et de l'emploi dans le BTP. Le
citoyen s'en félicite, les tympans agonisent. Ou bien
il est trois heures, un gros cube passe, vous réveille,
un autre, puis un troisième. L'aube arrive sans qu'on
se rendorme ; la journée sera rude.
Qui s'insurge ? Il semble que le pays s'en moque, ou même
qu'il en redemande : plus le bruit remplit l'esprit, plus
il le vide. Il procure une impression festive qui rassure.
Ainsi des grandes surfaces, où les clients courent
les rayons dans une purée de musique hachée
de pubs. Dehors, sirènes de pompiers, d'ambulances,
de cortèges officiels ; survols d'hélicoptères
; klaxons, radios-cassettes en transes dans les voitures (le
power est en général directement couplé
à la clé de contact). Animation des centres-villes,
fanfares. L'été, pas une promenade sans CD à
fond ; les plages, les campings, même sanction. On vit
à tue-tête.
Juste à côté, un restaurant spécialisé
dans les mariages pratique le karaoké les soirées
de week-end : les braillements s'entendent à la ronde
jusqu'au point du jour.Non loin, chaque fois qu'il pleut,
l'alarme d'une entreprise se déclenche, l'horreur hulule
pendant des heures. Souvent en province, et de plus en plus
à Paris, des cafés font péter la techno,
avec foot en vidéo et clips sur écran : vider
une chope, prendre un petit noir, vous en ressortez tout hébété.
Certes, ce ne sont que des tracas mineurs, comparés
aux fléaux du monde. C'est, dira-t-on, le revers obligé
de la liberté individuelle, la rançon de la
modernité : nous évoluons dans une société
de confort fondée sur les moteurs, le béton,
maintenant l'électronique, avec un impératif
de croissance dont il faut payer le prix. On traite le vacarme
comme une pollution légère, beaucoup moins grave
que le plomb ou l'ozone, un désagrément réel,
mais inévitable. Pourtant l'affaire n'est pas si simple.
D'abord, parce qu'il ne s'agit là que des déchets
de la vie courante. Il faudrait commencer par les autoroutes
sans parapets dans les banlieues denses, les habitations le
long des voies ferrées, les riverains du périphérique,
les concentrations urbaines près des aéroports.
Enfers multiples et quotidiens, sur lesquels on fait à
peu près l'impasse.
Car c'est un fait : pour contrer le fêtard qui, depuis
des mois, vous pourrit les nuits, ou les amplis de la fête
foraine qui s'éternise à l'orée du parc,
vous ne pouvez compter quasiment sur aucun recours, à
moins de créer une association (ou de déménager).
Sans la moindre garantie de succès. S'il est vrai que
les lois existent pour être bafouées, elles jouissent
dans ce domaine d'un terreau formidable. Contre le raffut,
rien à faire ou presque : on lutte à mains nues.
Or, des solutions existent. Pour celles qui manquent, on
peut les trouver. Les pouvoirs publics s'y emploient dans
le domaine des gaz (effet de serre, fumées de toutes
sortes), qui touchent à l'air, aux poumons, bref au
principe vital. Dans le cas des ondes sonores, si l'urgence
est moindre, elle n'en perd pas sa gravité. Seule la
volonté manque. A preuve : du nouveau magot fiscal,
affecté en partie à la relance du bâtiment,
pas un centime n'est prévu pour les travaux d'isolation
phonique à engager sans délais sur les infrastructures
ferroviaires et autoroutières. A défaut, qu'est-ce
qui empêche de mener des campagnes auprès du
public, en commençant par ménager dans les trains
des zones pour les accrocs du portable, et des salles dans
les restaurants ? On discrimine pour le tabac, rien ne s'y
oppose pour le tapage.
Le problème ne se limite pas au confort de chacun,
il tient aux règles de la liberté même.
Le bruit excessif m'arrache mon intimité, commande
le cours de mes pensées, pèse sur mon loisir.
Il me prive de moi-même. Je ne suis plus qu'un pion
dans cette nuisance qui m'interdit de lire, de rêver,
de vivre à mon gré.
Le bruit de la société de communication est
un bruit mécanique. Quand l'acariâtre Boileau
se plaint, dans la Satire VI, des embarras de Paris, il s'emporte
contre les miaulements et les cris des chats, le ramage des
coqs, le marteau des serruriers, les maçons, les charrettes,
enfin contre les cloches qui, « se mêlant au bruit
de la grêle et des vents/Pour honorer les morts font
mourir les vivants ».
Mais le bruit a changé : ce qu'il a d'odieux aujourd'hui
provient moins du travail et surtout de la nature que de cette
manifestation permanente, omniprésente, inepte et superflue
des objets. C'est leur usage exorbitant qui révolte.
De même que le tintamarre des compresseurs pneumatiques
me nie dans mon droit au silence, de même l'individualiste
qui téléphone dans le bus ou qui m'inflige la
logorrhée de sa télé efface la frontière
entre son univers et celui des autres : tantôt il détruit
le lieu public, qu'il confond avec le sien, tantôt il
envahit mon espace privé, qu'il rend public. Son aliénation
me contamine. Soumis à la tyrannie sonore, je disparais
en tant que citoyen : je deviens chair à décibels,
comme on parlait jadis de chair à canon.
Le problème n'est pas seulement personnel, mais politique.
Remplissage permanent des ouïes, intense bourrage de
crânes par le marketing, on retrouve la même négation
des intériorités singulières. La civilisation
du bruit relève d'un type de société
technicienne où le culte des objets tend à amputer
la subjectivité des individus. De là découlent
l'uniformisation des comportements, le goût des divertissements
faciles, l'attrait pour le bref, le brillant des surfaces,
le toc, pour le pragmatisme au lieu de la pensée. Une
telle société ignore le quant-à-soi des
êtres. Mieux : elle trouve un intérêt majeur
dans ce mépris. La sollicitation continuelle de l'oreille
distrait les consommateurs de leurs méditations.
Propagande, publicité, tohu-bohu : moins les gens
pensent, plus ils achètent, moins ils votent, mieux
se portent les princes. Pour engraisser les ânes, donnez-leur
du son. Problème d'intégrité corporelle
et de respect d'autrui, question d'environnement : sur ce
point comme sur d'autres, l'exigence écologique est
une forme supérieure de la démocratie.
Jean-Michel Delacomptée est écrivain, maître
de conférences à l'université Bordeaux-III.
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